A l’origine était l’Autriche

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Le modèle allemand et autrichien

A l’origine était l’Autriche

En 1908, un militant ouvrier du Parti Social-démocrate autrichien, Anton Afritsch, s’intéresse au sort des enfants défavorisés de la classe ouvrière de sa ville de Graz [1] ; il les rassemble sous l’égide du Parti en une association qui s’apparente plus à un patronage qu’à un Mouvement de jeunesse et prend le nom d" ’Amis de l’Enfance Ouvrière".

La fin de l’Empire d’Autriche-Hongrie devait engager les Amis de l’Enfance Ouvrière sur d’autres chemins pour instaurer une pédagogie originale sous l’impulsion de jeunes révolutionnaires et surtout de Max Winter [2] qui devenait en 1917 Secrétaire GénéraI des Amis de l’Enfance Ouvrière. L’action éducative et culturelle du Mouvement s’inscrira, après guerre, dans le cadre du vaste programme de législation sociale mis sur pied par la social-démocratie en Autriche et principalement à Vienne.

Révolution psychanalytique et socialisme se conjuguent pour donner à la capitale autrichienne des allures de ville expérimentale. Lorsque William Reich fonde à Vienne, dans les années 1928-29, des dispensaires "psychanalytiques" (premières ébauches de ce que l’on appellera ’’planning familial" dans les quartiers populaires, on trouve, mêlés à cette action, Max Winter, mais aussi Paul Speiser, dirigeant du Mouvement de l’école laïque .

Le mot "Amitié", utilisé par les socialistes autrichiens de préférence au poing levé comme salut, devient une des composantes du symbolisme des Faucons Rouges. Quant au nom même de "Faucon Rouge", il appartient, comme la louve de Rome, à la mythologie.

Dans un manuel autrichien daté de mai 1929 [3] la légende était ainsi racontée :

"Au mois de juin 1925, dans le "Kinderland", journal des enfants ouvriers et paysans d’Autriche, on pouvait lire une courte histoire de quatre gamins qui avaient fondé un cercle dénommé "les faucons rouges". Ils s’étaient souvent rencontrés dans le parc public, avaient eu de nombreuses aventures avec les gardes du parc et la police ... Un jour, l’un proposa de former entre eux, un petit cercle et de se donner des commandements et règles.. Après un jeu très sauvage, la balle empoisonnée, Charles crie : "regardez, regardez dans le beau ciel bleu - deux faucons passaient lentement, ils étaient tout à fait calmes et presque immobiles dans l’air du soir - malgré cela nous sentions très bien comme ils devaient être forts et fiers, libres et audacieux", pour cette raison, les enfants décidèrent de s’appeler "Faucons Rouges".

J’y verrais plutôt le symbole de l’anti-aigle allemand, mais aucune explication réaliste n’a pu m’en fournir la preuve et la légende fut tenace.

Le terme de Faucon Rouge parut plus anachronique aux français mais ils n’y renoncèrent pas pour autant ; or, tous les mouvements d’enfants affiliés à l’Internationale de l’Education Socialiste ne portèrent pas le nom de "Faucons Rouges", ils gardèrent leurs noms d’origine : "Scouts rouges" de Pologne, "Pionniers" Tchécoslovaques, Woodcraft anglais [4] dont nous reparlerons.

En fait, le Mouvement autrichien s’inspire principalement du Mouvement scout, le manuel cité précédemment admet : " ... c’est un essai pour mettre au service de l’éducation socialiste, le système d’éducation présenté par le grand pédagogue Baden Powell, et reconnu exact par les psychologues modernes".

Mais le théoricien était allemand

C’est à Berlin, que Kurt Lowenstein organise dès 1920, les Amis de l’Enfance Ouvrière du Reich ; militant socialiste, professeur engagé dans le mouvement de rénovation pédagogique en Allemagne, il apporte aux Faucons Rouges leur véritable support théorique et son originalité en le démarquant du scoutisme.

L’originalité de sa pensée, la hardiesse de ses idées [5] méritent que l’on s’attarde sur ce militant hors pair.

"Je me souviens qu’il montait sur un tabouret pour nous haranguer, il le faisait successivement en plusieurs langues en tournant sur lui-même ; ce don des langues et la simplicité avec laquelle il se mêlait à nous, nous le rendait admirable"  [6]

Kurt Lowenstein était né en 1885 à Beckede, petite bourgade du nord de l’Allemagne où son père tenait un modeste magasin qui suffit à nourrir correctement la famille jusqu’à la mort de la mère ; Kurt n’a que six ans, c’est alors l’expérience de la pauvreté qui préside à sa destinée, il apprendra très vite à travailler tout en poursuivant ses études.

Après le lycée, il entreprend des études de philosophie, pédagogie et psychologie à l’Université de Hanovre et les poursuit aux Universités d’Erlangen et de Berlin. Et, alors même qu’il apparaîtra, aux yeux de certains responsables du Mouvement français, comme le pourvoyeur d’une pédagogie exclusivement allemande, il soutient sa thèse de doctorat sur un jeune philosophe et pédagogue français, J.M. Guyau [7]
.

Comprendre ce choix aujourd’hui, c’est aussi comprendre les préoccupations de Kurt Lowenstein et son attachement à la France. J.M. Guyau est mort en 1888 à l’âge de 33 ans, la jeunesse de ses idées comme ses idées sur la jeunesse durent séduire le jeune Kurt. Son "Esquisse d’une morale sans obligation, ni sanction" pose les bases d’une éducation anti-autoritaire, en même temps qu’une conception de la morale fondée sur l’homme, sur la vie "la vie, comme principe commun de l’art, de la morale, de la religion " .

Chez Guyau, les problèmes philosophiques sont rajeunis et simplifiés du seul fait d’être posés en termes sociaux "comme la vie ne s’épanouit entièrement dans les sociétés, comme l’art, d’autre part, ne peut fleurir que dans la vie sociale ... ".

Enfin, il y a chez le jeune philosophe, le souci de la destinée humaine, non pour lui-même mais en quelque sorte pour l’espèce, ce qui est pour lui, la définition du sentiment religieux :

"L’homme devient vraiment religieux, quand il superpose à la société humaine où il vit, une autre société plus puissante et plus élevée, une société universelle et pour ainsi dire cosmique".

Pacifiste convaincu, Kurt Lowenstein sert comme infirmier dans les hôpitaux de guerre en Belgique, en France, en Russie, en Roumanie, pendant la première guerre mondiale où son jeune frère devait par contre trouver la mort. En, 1919 il devient professeur dans une "école populaire supérieure", la même année il est élu conseiller municipal sur les listes du Parti Socialiste indépendant [8] dans un quartier de Berlin.

Revenu dans le giron du Parti Social-Démocrate après la création du Parti communiste allemand, il devient Député au Reichstag et le demeure, avec une interruption de quelques mois, jusqu’en 1933. En 1921, on lui confie l’administration des écoles de l’arrondissement de Neukolln, faubourg de Berlin [9], à ce titre, il prend des mesures pour faciliter l’accès des enfants d’ouvriers aux écoles secondaires et donne aux jeunes travailleurs la possibilité de préparer leur "bac" en trois ans.

Kurt Lowenstein écrit plusieurs ouvrages traitant de pédagogie :

- ’’Des questions de l’École et de l’Éducation socialiste"
- "L’enfant, construction de la société qui vient"

Parallèlement à ses multiples occupations, il continue à s’occuper du Mouvement des Amis de l’Enfance Ouvrière qui regroupe, en 1929, plus de 200 000 enfants ; la même année à Kiel, il lance le premier camp sous l’appellation de République, avec la participation de 2 300 Faucons rouges.

Il n’échappera pas à la haine nazie ; en 1933, il figurait dans un livre intitulé "Des juifs te regardent" [10] et dans la rubrique "juifs dissolvants", son nom portait la mention "pas encore pendu" ; on y apprenait que cet animateur des Amis de l’Enfance Ouvrière "enseignait aux enfants à mépriser le peuple, la race et la nation allemande, dressait les enfants des travailleurs berlinois à trahir le peuple et à se soumettre à l’esclavage des juifs".

La même année, les nazis envahissent son appartement en tirant des coups de feu mais ils ne réussissent pas à l’atteindre, nl à s’emparer de lui. Il s’enfuit avec sa femme en taxi avec la complicité de quelques amis, réussit à passer en Suisse puis à rejoindre la Tchécoslovaquie où son fils, Dyno, participait à un camp de Pionniers et finalement à rejoindre la France. Installé à Draveil, il se met à la disposition du Mouvement français des Faucons Rouges, donne des cours de formation pédagogique, rédige "Connaître pour Construire" où il résume les principes de la pédagogie socialiste et participe à toutes les Républiques, Saint-Claude, Verneuil l’Etang, Brighton [11] . Gisèle Bernadou [12] confirme le rôle essentiel joué par Kurt Lowenstein dans l’élaboration théorique comme dans la conduite du Mouvement de l’Enfance Ouvrière français :

"vers la petite maison de Draveil, nous, les aides inexpérimentés, nous nous acheminions souvent. Kurt est notre guide, nous étions subjugués par sa clarté d’esprit, son énergie, sa foi inébranlable dans l’avenir du socialisme, sa puissance de travail : l’Internationale de l’Education Socialiste, c’est lui, seul, il était capable d’y faire la synthèse de toutes les tendances" [13]

Kurt Lowenstein meurt en mai 1939 d’une crise cardiaque, il est incinéré au Colombarium du Père Lachaise. Après la déclaration de guerre, sa femme Mara et son fils, attendirent plusieurs mois leurs visas pour les États-Unis qu’ils finirent par obtenir au début de l’année 1941 à Marseille.

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Notes

[1Cette action peut être rapprochée du mouvement des "settlement" sortes de missions populaires laïques dans un quartier pauvre d’une grande ville, tels qu’ils se sont développés en Angleterre, aux EtatsUnis, à New-York au début du XXe siècle et dont s’inspirent des pédagogues russes pour en fonder un à Moscou en 1906.

[2Max Winter, Rédacteur de l’Arbeiter Zeitung, journal social-démocrate de Vienne ; il est aussi Conseiller municipal de Vienne et député social-démocrate jusque la Commune insurrectionnelle de 1934 ; il devait mourir à Hollywood en septembre 1937.

[3"Le livre des Faucons Rouges", manuscrit, Vienne, mai 1929

[4Que l’on peut traduire par Peuple des bois

[5Bien que juif, il se marie avec une "aryenne", à une époque où les mariages mixtes étaient peu fréquents en Allemagne (témoignage de J. Pernet).

[6Témoignage de G. Bouyé, ancien "Faucon rouge" participant à la République d’enfants de Cap Breton en 1936.

[7Auteur notamment de l "’Irreligion de l’Avenir" et d’une "Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction" ; il nait à Laval le 28 octobre 1854 et meurt le 31 mars 1888 à Menton ; sa mère était l’auteur d’ouvrages d’éducation ; Guyau est un enfant précoce, licencié à 17 ans, il traduit le "Manuel d’Epictète" et se passionne pour la grande morale stoïque. A 19 ans, il est couronné par l’Académie des Sciences morales et politiques pour un concours sur la "Morale utilitaire depuis Epictète". En 1874, il est chargé d’un cours de philosophie au lycée Condorcet.

[8En 1917, des pacifistes hostiles à la politique officielle du SPD, fondent le Parti Socialiste Indépendant USPD, auquel les Spartakistes donnent leur adhésion.

[9L’équivalent d’Inspecteur Régional

[10cité par Daniel Guérin dans "La peste brune", ed. Maspéro, "sur le fascisme I", p. 82, Paris 1971.

[11Voir ci-après le calendrier des Républiques des Faucons Rouges p. 186.

[12Gisèle Bernadou, ancien Maire de Houilles, responsable du MEO 1936-1939.

[13L’ "Aide" février 1936.