Connaitre… Ch. I

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CHAPITRE PREMIER

« Le Socialisme n’est pas une rupture

c’est une Conquête »

On connaît cette phrase de Jaurès. C’est la pensée d’un constructeur. Nous devons savoir ce que nous ne sommes pas et ce que nous devons combattre ; mais nous devons surtout savoir ce que nous voulons, quelle est l’œuvre à réaliser, et quels sont les moyens de la réaliser au plus vite.

Or, partout fermentent des sentiments d’impatience et de révolte et les masses populaires veulent se libérer de leurs angoisses et de leurs misères. Mais par quelle voie ?

Les militants des organisations ouvrières pensent que le temps est venu où le vieux monde capitaliste doit faire place à un monde nouveau dans lequel la production et les échanges n’auront plus pour lui la course au profit. C’est l’intérêt collectif et la volonté collective qui doivent maintenant animer et diriger l’économie.

Mais les puissances capitalistes, pour maintenir leurs privilèges, essaient d’utiliser le mécontentement général en divisant les forces révolutionnaires.

Il semble donc que nous devions nous attendre à des luttes prochaines et décisives dont l’enjeu sera le capitalisme ou le socialisme. Il en résulte dans l’esprit de nos militants, en particulier de notre jeunesse, une ardente volonté de bataille.

Est-ce à dire que l’œuvre de longue haleine entreprise par les Amis de l’Enfance Ouvrière soit pour le moment en dehors de l’actualité l Pendant que nous nous efforçons de préparer des générations pour l’avenir, ne risquons-nous pas de voir le pouvoir tomber entre les mains d’adversaires dont le premier soin serait de détruire nos groupes d’enfants en même temps que toutes les organisations ouvrières et socialistes ? Certains le pensent et préfèrent conserver toute leur activité pour la bataille socialiste dans laquelle la classe ouvrière se trouve actuellement engagée.

Mais nous disons : s’il est indispensable de détruire le capitalisme, il est non moins indispensable de préparer les matériaux avec lesquels on pourra construire la société socialiste. Il nous faut une génération nouvelle, courageuse et disciplinée.

Ce n’est pas être injuste pour les générations présentes que de noter les déformations morales qu’ont imprimées en elles les difficultés de toute nature avec lesquelles la société capitaliste les met chaque jour aux prises ; sans parler de l’influence de l’éducation traditionnelle qui jusqu’à présent a constitué l’atmosphère dans lequel l’enfance a grandi.

Il faut qu’en hâte les organisations ouvrières s’efforcent de donner aux enfants des travailleurs la possibilité de grandir dans une autre ambiance. Affranchir l’enfance des préjugés bourgeois, lui donner un cadre qui soit à elle, dans lequel elle pourra faire une expérience de la vie qui ne soit pas celle que lui impose la’ société capitaliste ; c’est là le but de nos groupes de Faucons Rouges.

Cette expérience permettra à l’enfant de découvrir lui-même tout ce qui constitue la morale socialiste. Dans nos groupes où la vie est essentiellement collective, l’enfant, à l’âge où se forme sa personnalité, éprouvera que la pratique de la solidarité et la conscience de la responsabilité individuelle sont les véritables conditions de son bonheur et de sa liberté.

Nous en avons vu un exemple bien significatif au cours du Camp de Chevreuse qui pourtant se tenait quelques mois seulement après la formation de nos premiers groupes de la région parisienne. Un collaborateur du Populaire était venu prendre des vues de la vie du camp et le journal reproduisit une photographie qui représentait les Faucons Rouges préparant leur repas et en train d’éplucher des pommes de terre. Comme légende : « Les Faucons Rouges à la corvée de pommes de terre ». Quel manque de touche ! Dès le lendemain, le rédacteur responsable recevait de nombreuses lettres de protestations. « Chez nous, Faucons Rouges, lui disait-on, il n’y a pas de corvée. Nous épluchions des pommes de terre ? Il faut bien que, tour à tour, dans nos Républiques, nous assurions la préparation de la cuisine. Mais ce travail dont nous reconnaissons nous-mêmes la nécessité n’a rien d’une corvée. C’est une fonction que nous remplissons dans l’intérêt de la collectivité, et que nous remplissons avec plaisir, sachant, bien que dans ce travail organisé au profit de tous, chacun de nous trouve son avantage. »

Ainsi, voilà des enfants que la vie collective en quelques semaines avait conduit en quelque sorte à réinventer cette phrase de Jaurès, aussi connue que celle que nous avons mise en exergue de ce chapitre : « Dans la société socialiste, le travail ne sera plus une corvée, mais une fonction et une joie ». On voit l’influence rapide et heureuse que la vie dans nos groupes exerce sur des enfants qui adoptent d’ailleurs comme première devise : Nous sommes des enfants de travailleurs : nous en sommes fiers.

En préparant ainsi pour l’avenir des cœurs pleins de foi socialiste et des volontés intrépides, nos militants peuvent donc avoir la certitude qu’ils travaillent avec la plus grande efficacité pour l’édification d’une société nouvelle. La grande faiblesse des mouvements populaires qui, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Espagne, portèrent des socialistes au pouvoir, seuls ou en participation, c’est qu’ils ne surent pas immédiatement substituer aux vieux cadres de la société bourgeoise des hommes nouveaux qui auraient infusé dans toute l’organisation sociale un état d’esprit révolutionnaire et constructeur. Peut-être ces éléments de substitution étaient-ils trop rares ? Ce dont nous sommes sûrs, en tout cas, c’est qu’ils ne seront jamais trop nombreux. Il faut donc accélérer de toutes nos forces le travail d’éducation socialiste de l’enfance et de la jeunesse pour que l’armée des militants de la classe ouvrière finisse par être si forte que rien ne puisse plus lui faire barrage et pour que le jour où chez nous les travailleurs seront maîtres du pouvoir, ils trouvent aussitôt tous les concours dont ils auront besoin pour se rendre vraiment maîtres de l’Etat. Dans, un régime de production et d’échanges dont on aura banni l’égoïsme et l’amour de l’argent, il faudra des personnalités exemplaires et ce qui a fonctionné en Russie soviétique sous le nom de « brigades de choc » pour faire comprendre aux masses hésitantes le progrès que représentent une activité collective et une discipline spontanée.

« C’est nous les bâtisseurs du monde nouveau » chantent nos Faucons Rouges. Les organisations ouvrières peuvent compter sur le dévouement enthousiaste de ceux qui auront grandi dans nos groupes. C’est pourquoi nous pensons que tous ceux qui comprennent le sens profond de la lutte aujourd’hui engagée pour la conquête du pouvoir, comprennent aussi qu’il n’y a pas de tâche plus importante que d’arracher les jeunes à l’influence conservatrice qui s’exerce aussi bien à l’école que dans le réseau d’œuvres et de patronage auxquels le capital, le nationalisme et la religion consacrent tant de soins et tant d’argent.

Ecraser aujourd’hui les forces de la réaction, ce ne serait qu’un succès éphémère si nous n’étions pas capables de donner demain au monde misérable et désorganisé une possibilité de vivre heureux et libre. Devenir «  aide » dans un groupe du mouvement de l’Enfance Ouvrière, lui donner tout son appui, c’est travailler avec fruit pour l’avenir du socialisme.

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