Connaître… Ch II - 4

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4) La famille et l’éducation socialiste.

Né au sein de la famille prolétarienne, notre mouvement a pris sa responsabilité dans la grande famille ouvrière. Mais cette émancipation ou mieux cette socialisation ne s’est pas réalisée sans produire des conflits et sans nous imposer des problèmes très sérieux. Il nI ;’ faut jamais oublier que notre faucon reste l’enfant de la famille. La famille est encore aujourd’hui, en général et pour la plupart des enfants, la source principale des moyens de subsistance. Il découle pour les parents une influence éducative très forte du devoir qui leur incombe de s’occuper de leurs enfants et de pourvoir à leurs besoins quotidiens. Le père, en sa qualité de chef et soutien de la famille, forme et modifie les dispositions de ses enfants par ses habitudes, sa volonté, ses jugements et ses actions quotidiennes. Cette autorité ne conduit pas toujours heureusement à un conflit aussi grave que celui de notre faucon d’autrefois à Nuremberg.

Ernest était dans un groupe bien entraîné. Tout allait bien. La vie du groupe était attirante et l’aide Georges était adoré. C’était un aide modèle ; il ne fumait jamais et évitait, cela va sans dire, l’alcool. Et c’était surtout ce dernier point qu’il prenait le plus au sérieux. Il avait bien étudié l’influence funeste de l’alcool dans les luttes que mène la classe ouvrière, et il était persuadé qu’un travailleur conscient de sa grande tâche doit s’abstenir complètement de prendre de l’alcool. Son zèle l’avait poussé parfois à des expressions comme : « Le travailleur qui prend de l’alcool trahit sa classe ». Ernest avait entendu cette condamnation et l’avait bien retenue dans son cœur de faucon. Un jour qu’il rentrait joyeusement de son groupe, le père lui commande d’aller prendre un pot de bière. On aime à prendre la bière en Bavière comme le vin à Bordeaux. Notre faucon refuse, criant : « Papa, tu ne dois pas trahir notre classe. » Songez maintenant que le papa, artisan, même maître dans son petit métier, vieux fonctionnaire de son syndicat et du Parti, avait fait de la propagande pour le socialisme à travers sa première jeunesse, quand c’était encore dangereux ; il est un traître et c’est son fils de 12 ans qui le lui dit, C’était évidemment excessif. Toute la fierté d’un bon militant s’oppose à un reproche si « injuste ». L’autorité paternelle de plusieurs siècles se refuse à reconnaître cette prétention enfantine ou mieux cette prétention du groupe, de l’aide du mouvement des faucons de vouloir lui imposer des règles dans sa propre famille. La suite de ce conflit importe peu, il suffit de savoir qu’il fut très difficile de lui trouver une bonne solution. Ce qui nous intéresse ici c’est le potentiel de conflits qu’il’ y a entre la falllille et le groupe. C’est pourquoi il est indispensable de bien connaître la situation réelle et d’entretenir de bons rapports avec les parents. L’organisation des parents n’est pas seulement utile au point de vue matériel pour améliorer nos finances, mais encore davantage pour les gagner à nos idées. Ce que le père de famille ne concède pas, le militant, entraîné par le jugement et les décisions de ses camarades, le concédera peut-être. Parfois l’opposition des mères est vaincue par leur propre participation pratique. La conscience générale rend plus facile notre victoire sur nous-mêmes, et notre activité dans les groupes nous suggère souvent des vertus sociales que nous ne connaissons qu’en les pratiquant. Communauté oblige !

D’autre part on reproche à notre mouvement de détruire la vie de la famille et même de travailler systématiquement dans ce sens. Ces reproches ne sont pas nouveaux. Le fait qu’ils sont souvent répétés et même imprimés, ne suffit pas à les légitimer. Mais ils sont intéressants parce que ceux qui les exposent sont également ceux qui défendent l’exploitation capitaliste, le pire ennemi de la famille prolétarienne. Nous autres socialistes, nous n’avons pas l’habitude d’appuyer notre jugement sur des désirs et des soucis d’ordre subjectif. Nous préférons soumettre les données sociales à une analyse sérieuse et examiner quels sont les traits qui caractérisent le domaine social contemporain.

Le rapport vital de la mère et de l’enfant est le plus simple, le plus important et il va sans dire qu’il est une source inépuisable d’influences pédagogiques. La poésie de tous les siècles et de tous les peuples a glorifié avec beaucoup d’amour cette relation profonde et il n’y a rien qui hausse davantage la valeur pédagogique de la famille que l’éducation maternelle par les forces naturelles qu’elle développe dans son sein. Nul ne pourra méconnaître la force créatrice qui découle de l’accroissment naturel de la mère et de l’enfant depuis les rapports les plus simples et végétatifs jusqu’aux obligations compliquées qui résultent de cette étroite communauté. La société humaine doit à cette communauté de la mère et de l’enfant une des cristallisations les plus subtiles de notre vie sentimentale ; c’est la cristallisation du sentiment maternel, dont aucune éducation ne peut se passer à moins qu’elle ne veuille se priver d’une valeur précieuse de notre héritage humain. Pour nous, il s’agit seulement de savoir comment conserver ce sentiment maternel malgré les tendances destructives de la société capitaliste et en même temps d’étendre la fonction familiale à une fonction s’ociale.

Dans notre mouvement, beaucoup de nos amies ont trouvé la possibilité de transformer leurs sentiments personnels en fonction sociale. Elles n’étaient pas seulement des mères que l’émotion socialiste a amenées à la collaboration dans nos rangs, elles étaient souvent des camarades sans famille elles-mêmes, et dont le sentiment maternel n’avait trouvé ni famille ni d’autres occasions de se réaliser.

Nous avons déjà parlé de l’influence pédagogique qu’exerce l’entretien matériel de l’enfant par la famille. Nous tenons encore à mettre en lumière le caractère typique de cette influence. La position de celui qui fait vivre la famille est celle d’une autorité spécifique. La famille a une idéologie tout autre que la démocratie moderne ; elle repose sur les notions de grâce et de donation renforcées encore par le symbolisme religieux ; elle ne connaît ni la notion d’une propriété commune administrée par des décisions communes, ni le travail commun distribué par des décisions communes. La famille a conservé la structure patriarcale de son origine ; la notion moderne de fonction lui est étrangère. La société nouvelle, dont les formes constituantes se dessinent déjà dans notre vie sociale, est en, train de remplacer l’autorité personnelle par l’auto-administration et la fonction de confiance. Cette situation nous oblige à constater que sur ce point l’éducation de la famille doit être complétée par une organisation appropriée.

Mais il est bien d’autres constatations à faire. Nous sommes déjà familiarisés avec l’idée que la charge matérielle de l’enfant ne doit pas incomber exclusivement à la famille ; inversement, le père a des devoirs matériels et moraux envers son enfant dont la société a le droit de lui demander compte. Ainsi, il est évident que les enfants n’appartiennent plus exclusivement à la famille mais également à une collectivité plus générale. En même temps qu’à leur famille, les enfants des ouvriers appartiennent à leur classe, à la classe ouvrière.

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