L’apport du Mouvement de la Jeunesse allemande

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L’apport du Mouvement de la Jeunesse allemande

Le Mouvement de la Jeunesse allemande est né d’une certaine révolte contre la société autoritaire de l’Empire allemand, école, famille, État ; révolte aussi contre l’instauration d’une société urbaine, industrielle et capitaliste. La précocité, l’originalité du Mouvement mérite que l’on s’y attarde.

L’histoire attribue à Ludwig Gurlitt, enseignant dans un lycée berlinois, l’initiative du premier groupe de jeunes partant sac au dos pour explorer la campagne environnante, et c’est un de ses élèves, K. Fischer qui fonde, en 1901, le Wandervogel (oiseau migrateur).

L’habitude de ces randonnées pédestres avait fini par souder le groupe, par lui donner un nouveau sentiment de la vie, et par là même renforçait son autonomie. Car le groupe se méfiait de tout ce qui était officiel, patronné par les adultes ; il se méfiait même du scoutisme qui débuta en 1907 en Allemagne ou de l’"Union chrétienne des jeunes gens" qui s’organisa à la même époque.

Le Wandervogel exalte les sentiments communautaires, porte des vêtements particuliers en même temps qu’une certaine coupe de cheveux et utilise, à l’intérieur du groupe, une langue qui lui est propre. La démonstration extérieure de cette volonté de contre-culture, correspond sur le plan idéologique, à un anticléricalisme d’autant plus provocateur qu’il est le prétexte à un autre rituel religieux, celui d’un certain culte de la nature. Cette volonté, jusqu’à la caricature, d’un retour à une vie plus saine est le fondement même de la morale des Wandervogel "toutes les manifestations de la libre jeunesse allemande comportent l’interdiction de l’alcool et du tabac". [1]

Autour du feu, dans les randonnées pédestres, le groupe de jeunes remet en honneur un folklore oublié avec le célèbre recueil de chants populaires de Hans Breuer, le "Zupfgeigenhausl", "Jeannot le guitariste", recueil qui nourrira les répertoires de nombreux mouvements de jeunesse, scoutisme y compris.

Le but du Mouvement est plus ambigu, c’est une exaltation de la jeunesse au nom de sa pureté "rester pur en passant à l’âge d’homme" [2] et "forger des hommes nouveaux" [3] ; mais, par refus du pouvoir adulte, le Wandervogel ne participe à aucune action politique, une attitude qu’il lui sera difficile de tenir après la Première Guerre mondiale. Il organise la rencontre de Hofgeismar en 1920 sur le thème "la Russie soviétique" où sont invitées des jeunesses catholiques et protestantes. Enfin, pressés par tous de rompre leur isolement, les héritiers du Wandervogel cessent peu à peu leur résistance et acceptent l’’’engagement’’. À partir de 1923, la Jeunesse allemande s’organise en tendances politiques ou confessionnelles en maintenant à l’égard des partis une certaine indépendance. Les ligues de "droite" tombèrent le plus vite dans les mailles du National-socialisme et se confondirent très vite avec les jeunesses hitlériennes.

Dans son Histoire des Mouvements de Jeunesse, l’allemand F. Heer insiste sur Ie fait que la réforme de l’enseignement allemand est redevable de leur influence et non l’inverse, qu’il a aussi influencé et orienté certaines organisations anglaises et américaines, qu’il a formé des hommes d’horizons aussi opposés que Rudolf Hess ou les communistes Johannes R. Becker et Alfred Kurella, plus tard ministres en Allemagne de l’Est.

La querelle n’a guère d’importance, Mouvement pédagogique et Mouvement de jeunesse s’interpénètrent profondément ; en Allemagne surtout où l’on retrouve très souvent un enseignant à l’origine des Mouvements de jeunesse ; c’est le cas des Wandervogel, mais aussi des Auberges de Jeunesse [4] et Kurt Lowenstein renoue avec cette tradition allemande où le professeur jouit d’une telle réputation qu’il devient le guide naturel de la jeunesse, car il paraît le seul capable de modeler la génération à venir. N’est-ce pas sous la conduite de leurs professeurs que les associations nazifiées des étudiants participèrent aux autodafés de la célèbre soirée du 10 mai 1933 à Berlin, Bonn, Francfort, Hambourg ... Ici malheureusement, les guides étaient dévoyés.

Les Wandervogel eurent leur équivalent aux Pays-Bas ; dans un numéro de l’’’Aide’’ de 1947 qui donne un compte-rendu de la participation française à la République "Rode Internationale Nederzetting" (colonie rouge internationale), on note 1 ’étonnement de la délégation française devant ces groupes de Trekvogel :

"ils couchent sur la paille en vrac, il n’y a pas d’équipe, ni tableau de responsabilité, pas d’Aide... on ne se rassemble pas selon les âges, les enfants sont livrés à leur fantaisie".

L’apport soviétique

La Russie révolutionnaire des années 1917-1921 a connu une floraison d’expériences pédagogiques.

L’École unique du travail, instituée par le décret du 16 octobre 1918, s’organisait à partir du Soviet scolaire et jouissait de la plus grande autonomie :

"commune sociale et pédagogique, gérée démocratiquement, préfiguration de la future République sans classes"

"sans maître et sans Dieu, l’École unique du travail rejette délibérément tout endoctrinement et tout embrigadement d’où qu’il vienne, chacun des élèves et la collectivité dans son ensemble disposent du droit absolu à l’autodétermination". [5]

Mais, dès mars 1919, le programme scolaire du Parti réduit l’autonomie de l’École unique et précise ses devoirs, elle abandonne peu à peu son caractère expérimental anti-hiérarchique et d’auto-administration pour revenir à des méthodes plus classiques d’enseignement général dans le but de fournir des cadres et des techniciens

"les idées de l’éducation libre représentent une utopie réactionnaire typique". [6]

Ainsi, la première conférence du Parti sur l’Éducation populaire (fin 1920, début 1921) condamnait-elle la "voie utopique" suivie par l’École [7] et dont Pistrack fut l’un des animateurs les plus originaux.

Ingénieur électricien, Pistrack devient en 1922, Directeur d’une école expérimentale du second degré, l’École Lepechinsky près de Moscou ; il est aussi rapporteur du projet pédagogique devant la Commission du Commissariat de l’Instruction Publique.

Il s’inspire largement des théories de l’auto-organisation des enfants principalement de la République d’enfants créée par William R. George, mais pour Pistrack l’auto-organisation des enfants ne peut se concevoir dans le cadre de "l’école bourgeoise à cause des sentiments d’estime que l’on demande aux enfants devant le respect de la Loi, de la Constitution écrite. " [8] ce qui différencie le système soviétique du système démocratique bourgeois n’est rien d’autre que la critique léniniste du système de démocratie bourgeoise ; ce qui fait dire à Pistrack : "nous sommes infiniment plus démocratiques que les Républiques démocratiques" [9]

Le système soviétique insiste sur le rôle primordial de la collectivité et condamne l’aspect individualiste du système de "self-government". Pour Pistrack en effet, la cohésion, l’organisation de cette collectivité enfantine peut seule assurer l’autotonomie scolaire. Ainsi, la justice enfantine doit-elle être remplacée par l’Assemblée générale des enfants et même aboutir à la suppression des sanctions et des punitions. La collectivité enfantine est bien l’arme pédagogique par excellence ; à propos de la campagne contre les enfants atteints ’’d’insuffisance morale" (Moscou 1923-1924), le système de Pistrack consiste à ne pas essayer de mater les chefs mais au contraire à prendre les bandes d’enfants délinquants avec leur chef, ne pas les démembrer, mais les transformer en petites "communes laborieuses" car l’autorité de la collectivité suffira à briser l’autorité absolue du chef. [10]

Pistrack affirme qu’il faut donner aux enfants "le sentiment que leur vie a un sens social", qu’il convient de former des enfants conscients et pas uniquement des citoyens obéissants aux Lois, attachés à leur régime mais que chacun d’eux, pris à part "ait le sentiment qu’il est responsable de l’organisation soviétique" [11]. Raisons pour lesquelles la collectivité enfantine va devoir prendre en charge toute l’organisation du travail qui ne touche pas à l’enseignement : coopératives scolaires, conseil scolaire, tout en ménageant l’ouverture nécessaire de l’École à la communauté sociale avec "le travail dans les campagnes, la participation à la lutte contre l’analphabétisme".

Après avoir défini ce que seront les tâches de la collectivité enfantine, Pistrack, s’emploie à rappeler quels doivent être les mécanismes du pouvoir : l’autorité supérieure émane de l’Assemblée générale des enfants qui pourvoie à tous les postes de la collectivité soumis à élection avec une mise en garde contre les risques d’un "système bureaucratique" :

"il se forme alors une élite de spécialistes... les candidatures des mêmes enfants aux postes administratifs est peut-être très commode, mais crée de petits "commissaires" qui se séparent souvent de la masse des enfants et la masse perd alors toute initiative... la rééligibilité doit être régulière, trois mois maximum…"

Une mise en garde proprement trotskyste !

Pistrack ne dit rien sur la pédagogie et l’organisation des enfants dans le Mouvement communiste des Pionniers, les "Komsomols", mais il démontre la nécessité d’une organisation révolutionnaire des enfants en s’appuyant sur l’exemple des mouvements enfantins qui ont pris part, en Pologne, aux journées insurrectionnelles de 1905 et plus spécialement du "petit Bund" [12] [13].. Ce dernier devait s’emparer de locaux, théâtres ou autres, par la force pour organiser ses meetings. Cela constitue la preuve que : "les mouvements d’enfants sont les formes naturelles d’organisation des enfants de la classe ouvrière".

Si Pistrack admet qu’il doit y avoir une cellule des Jeunesses communistes dans l’école, cette cellule ne doit avoir aucun droit formel, ni par conséquent aucun privilège, car "l’élève communiste est simplement membre de la collectivité, égal aux autres". [14]

Pistrack enfin, constitue le dernier maillon qui relie Kurt Lowenstein et les Fondateurs de l’Internationale de l’Éducation socialiste à l’histoire de l’auto-organisation des enfants ; il y ajoute la dimension socialiste et révolutionnaire, celle qui préside au concept de communauté que d’aucuns appelleront "collectiviste". [15]

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Notes

[1F. Heer, Histoire des Mouvements de jeunesse, Collection C. Bertelsmann, Allemagne Fédérale 1970.

[2F. Heer, Histoire des Mouvements de jeunesse, Collection C. Bertelsmann, Allemagne Fédérale 1970.

[3Nietzche avait plaidé pour le combat mené par la jeune génération et même pour un "royaume de la jeunesse".

[4En 1907, un instituteur Richard Schirmann, fonde les Auberges de la jeunesse.

[5"L’École unique du travail en Russie et en URSS" Zygmunt Jedryka, Annuaire de l’URSS 1966, CNRS.

[6Déclaration du pédagogue Blanskij en 1921, citée par F. Champanaud "Révolution et contre-révolution culturelle en URSS" p. 126, op. cit.

[7Marthe Krackmann ouvre à Moscou, en 1918, l’École Clara Zetkin, ses objectifs sont de deux ordres : lutter contre l’éparpillement des cours en recentrant l’enseignement autour de la Révolution d’octobre, puis, comme Pistrack, rattacher l’Éducation à la vie par une liaison constante entre le monde du travail et l’école ; cité par Denis Bordat "Les CEMEA., qu’est-ce-que c’est ?" ed. F. Maspéro. coll. "Malgré tout", Paris 1976.

[8Pistrack "les problèmes fondamentaux de l’Ecole et du travail", Paris, Librairie du Travail, 1929

[9idem

[10L’idée est attribuée à Makarenko qui va par ailleurs pratiquer le même système avec ses pupilles de la "Commune Gorki" mais avec des méthodes plus autoritaires.

[11Pistrack "Les problèmes fondamentaux de l’École et du Travail" op. cit.

[12Pistrack, "Les problèmes fondamentaux de l’école et du travail" op. cit.

[13BUND, Parti socialiste juif de Pologne, voir ci-après p. 148

[14Pistrack, op. cit

[15Pistrack, op. cité