Le Maitron

Le Maitron

Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, mouvement social (éditions de l’Atelier), appelé le plus souvent Le Maitron, du nom de son créateur Jean Maitron (1910-1987) fait naturellement place aux militants des Faucons rouges.

Le « Maitron » :

Une découverte de l’histoire sociale par la biographie

120 000 biographies : Dictionnaire biographique, le « Maitron » est aussi imposant que précieux. Son ambition ? Rassembler les notices des personnalités mais aussi des obscurs, des sans-grade, militants peu connus dont l’action a contribué à faire l’histoire du mouvement ouvrier et social.
Claude Pennetier, qui dirigea cette entreprise, nous présente cette ambition : faire resurgir tout un peuple militant.

Où trouve-t-on la biographie d’un animateur des Faucons rouges , d’une militante féministe du début du XXe siècle, d’un ouvrier animateur de grève à la fin du XIXe siècle, d’un communard ou d’un typographe auteur de brochures sur la question sociale en 1848 ?

Quelques exemples parmi plus de 120 000.

C’est dans le Maitron , Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, aujourd’hui Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, un œuvre qui compte aujourd’hui 64 volumes et produits, français ou internationaux, en incluant les quelques publications sous forme cédérom.

L’ambition n’est naturellement pas d’entrer dans le Livre des records, mais de restituer la trace et les itinéraires de ce vaste peuple militant qui a accompagné la naissance, au début du XIXe siècle, puis l’affirmation et la transformation de ce grand mouvement social nommé mouvement ouvrier.

Cette présentation rapide appelle aussitôt une série d’éclairages formels et interprétatifs.

Le nom d’homme : Jean Maitron

Comme beaucoup de dictionnaires (le Robert, le Mourre, le Larousse…), l’œuvre porte le nom de son créateur, concepteur et directeur : Jean Maitron (1910-1987). Non par une volonté de personnalisation, mais simplement par effet de la pratique, des usages. Ce sont, de fait, les lecteurs et utilisateurs qui ont donné le nom à l’œuvre. A juste titre, car le nom de Jean Maitron mérite de rester dans les mémoires.

Cet historien sorti du rang fut d’abord un instituteur, originaire de la Nièvre, enthousiasmé par le Front populaire et traumatisé par le Pacte germano-soviétique de 1939. Il se consacra dès lors à l’histoire sociale et en premier lieu à l’histoire d’un courant qu’il avait, sinon combattu, du moins critiqué, l’anarchisme. Sa thèse sur l’Histoire du mouvement anarchiste en France est devenue un livre classique constamment réédité ; cependant, elle ne lui ouvrit pas immédiatement les portes de l’Université. Sa présence s’imposa toutefois à la Sorbonne où il créa le Centre d’histoire du syndicalisme (actuel Centre d’histoire sociale). Il fut de fait l’introducteur de l’histoire ouvrière à l’Université et lui donna ses outils de travail, ses lieux d’archives, sa revue de référence, Le Mouvement social, et bien sûr son œuvre sans équivalent au plan international, le Dictionnaire.

Sa vie à l’Université ne fut pas un long fleuve tranquille. Les débuts d’un dictionnaire non conforme, faisant place aux « obscurs et aux sans-grade » étonnèrent. Le père Serge Bonnet, l’historien lorrain de l’homme du fer, disait avec malice, lors de la présentation de l’exposition « Visages du mouvement ouvrier à Metz » : « Je me souviens que des autorités universitaires le critiquèrent, mais je ne me rappelle ni de leurs noms, ni de leur œuvre. »

Peu importe puisque le Dictionnaire avançant, il fallut bien le saluer puis le citer en exemple quand il devint une référence internationale.

L’essentiel est bien sûr l’esprit de cette grande série. Elle devait être ancrée dans les régions, dans les départements, dans les métiers, bref dans la diversité qui caractérise ce mouvement social. Les seules biographies des dirigeants, des théoriciens, des grands élus ne sauraient suffire. S’il ne s’était agi que de cela, le travail aurait été terminé plus vite, les livres trôneraient sur les rayonnages des bibliothèques et on n’en parlerait plus.

« La folle aventure » de cinquante ans

« La folle aventure » consista à chercher, de la Révolution française à 1939, puis jusqu’à 1968 après le décès de Jean Maitron, les traces des acteurs moins en vue, de la création du mouvement syndical, de l’affirmation d’une volonté d’émancipation ouvrière, de l’organisation mutuelliste et coopérative, sans négliger les influences intellectuelles et culturelles. Il fallait pour cela s’entourer d’un vaste réseau de correspondants comme l’avait fait Jaurès en mobilisant l’élite culturelle de la fin du XIXe siècle, les instituteurs et autres enseignants. S’y adjoindront les thésards, les universitaires. Mais ce fut l’originalité du Maitron de faire côtoyer, parmi ses correspondants locaux, des historiens de renom comme Maurice Agulhon (pour le Var) et des « historiens du jeudi ».

Il fallait mettre tout le monde à l’œuvre, sans exclusive, autour d’un travail enraciné dans les régions, les professions, les formes d’organisation du monde ouvrier, qu’elles soient mutuellistes, coopératives, syndicales ou politiques. La première période (1789-1864) fait une large place aux influences intellectuelles libres penseuses ou chrétiennes, aux influences culturelles, aux premières traces du féminisme et au compagnonnage, sans bâtir de frontière étroite entre républicanisme social, socialisme et mouvement ouvrier naissant.

Obscurs et sans-grade

Conçu au milieu des années 1950, le Dictionnaire se voulait en réaction contre le culte des chefs, ce qu’on appelait le « culte de la personnalité » dans les démocraties populaires. De même, il tenait à prendre en compte toutes les sensibilités qui avaient marqué le mouvement, qu’elles soient oubliées ou négligées. Écrites sans hagiographie ni dénigrement, les biographies devaient s’appuyer sur des sources citées en fin de notice, principalement des sources d’archives, mais aussi de presse, puis la collecte se rapprochant de l’histoire la plus contemporaine, le témoignage oral.

Dans sa volonté de faire resurgir tout un peuple militant, de valoriser la figure de l’obscur et du sans-grade, Jean Maitron va jusqu’à refuser de faire le tri entre les communards, pour les prendre tous, quand les sources le permettent.

Cette volonté de « nommer », de faire exister une femme ou un homme, ne serait-ce que par un nom, un métier, une date et un lieu de déportation, situe cette expérience dans l’exigence de maintenir la mémoire des « vaincus », même s’ils sont par ailleurs des conquérants et des réalisateurs.

Elle s’apparente à la mémoire protestante telle qu’elle s’affirme au XIXe siècle dans les éditions de La France protestante et au XXe siècle dans ce lieu de mémoire qu’est, dans les Cévennes, le Musée du Désert ; un lieu que Jean Maitron connaissait bien car sa femme, d’origine protestante, descendait des propriétaires du bâtiment. On pourrait évoquer également la mémoire juive avec sa volonté de rendre ineffaçables les traces des victimes de la Shoah. Menace de mort pour les vivants, les archives peuvent devenir une chance de survie par l’histoire. Le détournement ou retournement des fichiers policiers et étatiques participe à ce jeu de mémoire.

La méthode a sa limite : celle du gigantisme et donc de l’enlisement. Parti pour un dictionnaire de dix volumes, Jean Maitron en était déjà au dixième tome lorsqu’il aborda la période qui sépare la fin de la Commune de Paris de la Première Guerre mondiale.

Elle a également ses limites scientifiques car, en offrant des notices courtes, riches pour une seule séquence, consacrées à des militants difficilement identifiables, elle limite les chantiers de confrontation. D’autant que cette pratique de large ratissage dans les sources archivistiques et de presse offre toujours l’inconvénient de l’inégalité de la conservation – ainsi on connaît mieux les condamnés de la Commune, en raison des sources judiciaires, que les fusillés enterrés sans enquête – et des avancées inégales de l’historiographie.

Les périodes suivantes introduisent plus de corpus visant à l’exhaustivité, comme les délégués aux congrès des premières organisations ouvrières, syndicales et politiques. Or, à quelques exceptions près, les délégués ouvriers sont mal connus. Le militant ouvrier n’a pas d’individualité, pas de blason, pas de généalogie, pas même de réussite individuelle puisque celle-ci devrait impliquer de quitter sa classe. N’y a-t-il pas un risque de faire l’histoire de ceux qui, déclassés par le haut ou par le bas, s’offrent à devenir les élites d’un monde militant ? Seule une connaissance fine des régions et des professions, grâce à la multiplicité des collaborations, a permis d’éviter cette impasse.

Le Maitron et ses lecteurs

Jean Maitron eut la bonne idée de diviser le dictionnaire en quatre périodes :
- 1) de la Révolution française à la Première Internationale ;
- 2) de la Première Internationale à la Commune de Paris ;
- 3) de la Commune à la Première Guerre mondiale ;
- 4) de la Première à la Seconde Guerre mondiale.

- La cinquième période, de 1940 à mai 1968, fut entreprise après le décès de Jean Maitron en 1987.

Chaque période avait sa spécificité dans les critères de sélection, le choix des sources, les collaborations et, dans une certaine mesure, le public. Aussi les six volumes « de la Première Internationale à la Commune de Paris » ont une place et un écho spécifiques. Il en va de même de la période la plus contemporaine, 1940-1968, qui d’ailleurs a une couverture et une numérotation de 1 à 12, pour permettre de rencontrer un public nouveau.

Le lectorat du Maitron a évolué depuis la sortie du premier volume en 1964. Les acheteurs ont toujours été majoritairement des particuliers : professeurs, chercheurs, militants et passionnés d’histoire. Les institutions liées à la culture ouvrière ont bien sûr leur part : ce sont les bibliothèques de Bourse du travail et de comité d’entreprise, les centres de documentation des syndicats, des coopératives, des mutuelles, des partis. Les lieux publics, archives et bibliothèques, forment naturellement le socle qui permet à un large public de le découvrir et de le consulter. Si la présence dans les archives est acquise grâce notamment aux encouragements des Archives de France, si sa place dans les grandes bibliothèques étrangères est solide, l’acquisition par les bibliothèques et médiathèques est un combat constant. Les décideurs sont sensibles à la demande ; or les utilisateurs pensent à inscrire sur les cahiers de demandes un ouvrage mais plus rarement une collection. Le faire, c’est apporter au Maitron un soutien considérable.

La Révolution numérique

La révolution informatique permit à cette oeuvre de rencontrer un nouveau public, tout en révisant et en mettant à jour les notices publiées, en ajoutant de nouvelles pour tenir compte des avancées historiographiques et l’ouverture de nouvelles archives.

L’édition en 1997 du cédérom Deux siècles d’histoire sociale a permis de mettre à disposition d’un public plus jeune l’ensemble des périodes allant de la Révolution française à 1968, revisitant des corpus importants comme ceux des saint-simoniens, des fouriéristes, des communards, des militants chrétiens et surtout des communistes grâce à un usage massif et systématique des milliers de dossiers biographiques du Komintern.

La puissance du logiciel conçu par une société québécoise, CEDROM SNI, qui produit les moteurs des cédéroms des grands journaux français, a modifié la lecture. Des interrogations multiples, simples ou sophistiquées sont maintenant possibles. Il est ainsi possible de chercher les natifs d’Italie, de sélectionner les femmes, ou ceux qui apparaissent dans le corpus des « morts pendant la Seconde Guerre mondiale en raison de ses activités militantes ».

On pourrait citer des dizaines d’exemples permettant de découvrir rapidement les éléments pour une sociobiographie d’un milieu professionnel, social ou régional, d’une sensibilité politique.

Le nouveau Maitron a lui aussi bénéficié des acquis de la numérisation débutée dès le décès de Jean Maitron. Les biographies des douze dictionnaires papier sont totalement nouvelles, mais certaines ne sont pas reprises, si ce n’est par un résumé qui renvoie à un cédérom joint, car elles avaient été largement traitées dans la période 1914-1939 ; elles sont reprises, mises à jour et développées dans le support numérique. Chaque volume du DBMOMS est donc accompagné d’un cédérom qui contient la totalité du dictionnaire papier et quatre fois plus de notices moins importantes, ou moins informées, ou déjà présentes dans la période précédente. L’ensemble constitue une base de données constamment actualisée, mise à disposition des lecteurs sous des formes diverses. Le plus immédiat ? La présence de fichiers à jour dans les volumes suivants.

La mise en ligne du Maitron est envisagée et déjà esquissée. Il existe déjà depuis une dizaine d’années un site ( maitron.org ), vitrine du chantier du Dictionnaire et lieu d’échanges avec le public comme avec les chercheurs. Il a d’ailleurs vocation à être recomposé et renforcé comme site portail, renvoyant entre autre vers SPIP, biographie.maitron , permettant aux auteurs de proposer des modifications et au public de bénéficier, sous condition (type abonnement), aux quelques 120 000 notices. Le tout public trouvera sur Internet, par exemple via Google, les chapeaux (état civil, métier, responsabilités en style télégraphique) et pourra connaître les conditions d’accès ainsi que les possibilités de donner un avis ou des informations.

Ce sont les cheminots qui ouvriront la voie. Le Maitron a en effet ouvert ses collections à des dictionnaires thématiques :

- Les Gaziers-Electriciens, sous la direction de Michel Dreyfus, puis
- Les Coopérateurs, par Patricia Toucas et Michel Dreyfus.
- Le dictionnaire des cheminots, sous la direction de Marie-Louise Goergen, fut un tel succès que le dictionnaire papier étant épuisé, l’équipe put entreprendre un cédérom intitulé Cheminots engagés, 9 500 biographies en mémoire.

La matière est donc prête pour entreprendre la mise en ligne de ce corpus considérable. Dans le même esprit, nous entamons la réalisation d’un cédérom des fusillés et exécutés sur le territoire français pendant l’Occupation (Besse, Pouty). Il était temps d’approcher ce sujet avec sérieux et solidité scientifique, tout en laissant place à la légitime émotion que provoquent ces destins tragiques.

L’internationalisation

Le tableau serait incomplet si l’on ignorait la dimension internationale du projet. Profondément imprégné d’une culture internationaliste, Jean Maitron souhaitait mettre à la disposition du public francophone des ouvrages plus synthétiques que le dictionnaire français, sur le mouvement ouvrier et socialiste de chaque grand pays.

Avec le grand connaisseur du mouvement ouvrier international qu’était Georges Haupt, il put mettre en route une première phase de publications en se limitant aux dictionnaires nationaux (Autriche, Japon, Grande-Bretagne, Chine, Allemagne).

Vinrent ensuite les deux premiers dictionnaires du Maghreb (Maroc, Algérie) et, tout dernièrement, le Dictionnaire biographique de l’Internationale communiste . L’ouverture partielle des archives conservées à Moscou – ouverture que Jean Maitron avait tant souhaitée – autorise à poursuivre le chemin tracé par Haupt et Maitron. Bien plus, elle a offert des matériaux qui ont permis un renouvellement historiographique dans plusieurs domaines : l’étude de la politisation des classes populaires, de l’émergence et de la sélection des cadres dirigeants.

La volonté d’éclairer les mobilités militantes a conduit à la publication d’un dictionnaire original, celui des militants francophones aux Etats-Unis entre 1848 et 1922. Sous le titre La Sociale en Amérique , dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux Etats-Unis, Michel Cordillot apporte une contribution remarquée aux grands débats actuels sur les migrations et l’ethnicité.

Prolonger le Maitron , ouvrir de nouvelles pistes, La Sociale en Amérique comme Le Komintern , l’histoire et les hommes y contribuent fortement.

Claude Pennetier

 [1]

Notes

[1Papier, cédérom, site en ligne
Plus grand dictionnaire biographique en langue française, le Maitron est publié en ouvrages depuis 1964 par les Editions de l’Atelier (anciennement Editions ouvrières), sises 51-55, rue Hoche 94200 Ivry-sur-Seine.

Couvrant quatre périodes de 1789 à 1939, les 44 premiers volumes du Maitron ont donné lieu à l’édition d’un cédérom rassemblant 110 000 biographies.

En cours de publication, la nouvelle période, portant sur les années 1940 à Mai-68, associe à chaque volume un cédérom.

Le Maitron est le fruit d’un véritable travail collectif : 648 auteurs ont rédigé ou rédigent les biographies après avoir dépouillé les archives publiques et privées, la presse, ainsi qu’interviewé militants et militantes.

L’Association des amis du Maitron, présidée par Antoine Prost, organise chaque année, le premier mercredi de décembre, « la journée Maitron » : chercheurs et doctorants y présentent l’avancée de leurs travaux. En fin d’après-midi, le jury du Prix Jean-Maitron récompense un mémoire de master portant sur l’histoire du mouvement ouvrier ou social, français ou international.

Nous ne saurions trop vous recommander de consulter le site www.maitron.org

Offre spéciale : à l’occasion de la parution de cet article, le Maitron propose aux anciens des Faucons rouges d’acquérir le très pratique cédérom (PC et Mac jusqu’au système Mac OS X. 3) des quatre premières périodes 1789-1939 au prix exceptionnel de 55 € port compris. Contacts et modalités : info@maitron.org.